J’aurais aimé naître de rien… n’avoir rien à devoir à personne pas même ma vie.
D’un bord à l’autre des mondes de mes parents, des mondes si éloignés l’un de l’autre que l’espace m’écartelait… ne me permettait pas de prendre racine…
J’avais la certitude de venir d’ailleurs, de n’avoir aucune place dans ce monde, pas de place dans ma famille…
Je crois que j’ai poussé comme une herbe folle, protégeant mon intérieur pour ne pas disparaître…
Au bord du monde, respirant tout doucement pour ne pas faire de bruit, j’ai grandi loin des autres, dans mon univers intérieur. Je me suis conformée à l’extérieur pour que mon être profond puisse survivre.
Je n’ai marché dans aucune trace, faisant mon chemin à la machette dans la jungle de la vie.
J’étais un secret à respecter, une vie fragile à préserver…
Naître et n’être rien, ou pas grand-chose… juste moi sans mode d’emploi…
Les histoires de vie de mes parents qu’ils racontaient parfois, surtout ma mère d’ailleurs, c’était la guerre, la faim, la peur, la fuite ou la trahison…
J’avais une langue, ni langue maternelle, ni langue paternelle, juste cette langue de circonstance à la croisée des chemins parentaux… Eux, ne se comprenaient pas et pas seulement à cause de la langue, ils étaient aux antipodes l’un de l’autre, sans dialogue, sans communication, si ce n’est celle de la survie : « on mange quoi ce soir ? comment on va faire pour payer cette facture ?
Rien à transmettre ni l’un, ni l’autre, juste une vie à subir ensemble jusqu’à ce que la mort les sépare…
Au bord de la tombe de mon père… pas une larme, j’avais le cœur sec, un inconnu qui avait été mon père gisait là sans vie… La seule trace de vie si j’ose dire, c’étaient les hurlements de ma grand-mère, inhumains et si violents que j’ai su à cet instant qu’elle ne survirait pas longtemps.
Du bord de cette tombe rien ne peut s’écrire… d’une certaine manière, il a choisi de mourir et je l’ai laissé là où il a choisi sa place.
Je réalise la violence de ces mots et pourtant rien d’autre ne peut jaillir…
La mort n’a pas pu effacer ce qui ne s’est jamais dit entre nous… je n’ai jamais pleuré mon père, cet inconnu duquel est venue une partie de ma vie…
Au fond c’est ça, je suis née de rien et je ne dois rien à personne, pas même ma vie.